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La campagne centrale du travail de Shepard Fairey, que l'on reconnaît aussi sous le nom d'Obey, trouve son origine dans la rue en 1989. C'est au cours d'une démonstration à un ami, qu'il prend comme exemple une image de mauvaise qualité représentant le visage d'un catcheur français, André Roussinof, connu sous le nom d'"Andre the Giant". Par dérision, il attribue à ce personnage patibulaire un "posse" (une bande dans le milieu du skate), sous-titrant le pochoir de la mention "Andre has a posse". De cette plaisanterie naît un véritable phénomène. Aujourd'hui Shepard Fairey poursuit son travail dans la rue et expose dans le monde entier à la fois ses uvres de rue (souvent affiches que l'on pourrait dire basiques) et des uvres uniques qui lui permettent de s'exprimer plus amplement. Ainsi son travail est aujourd'hui présent dans les collections du New Museum of Design de New York, du San Diego Museum of Contemporary Art, du Museum of Modern Art de San Diego, du Victoria & Albert Museum de Londres, ou encore du Los Angeles County Museum of Art. Les uvres présentées pour l'exposition par Shepard Fairey marquent un tournant important pour lui. Alors qu'il nous avait habitué à des affiches collées partout dans la ville aujourd'hui ses créations sont principalement uniques et de grand format. A travers un patient travail de collecte il prépare une base de collage très élaborée et déjà pleine de référence et de sens. Par la suite, l'artiste utilise des techniques qu'il a beaucoup expérimenté dans la rue en utilisant les pochoirs et la peinture pour revenir sur les grands collages. Alliant une finesse extrême pleine de détails à des icônes incontournables, Shepard Fairey nous offre ainsi des uvres riches à la fois en terme d'impact et de sens. _________________________________________________
LA PHENOMENOLOGIE VISE AVANT TOUT à réveiller le sens du questionnement sur notre environnement. Les affiches OBEY essaient de stimuler la curiosité et d'amener les gens à mettre en question à la fois l'affiche et leur relation avec ce qui les entoure. Comme les gens n'ont pas l'habitude de voir de la publicité ou de la propagande sans identifier le produit, des confrontations fréquentes et mémorables avec une affiche les amène à une réflexion et une possible frustration, qui conduit néanmoins à développer la perception du spectateur, qui attache une plus grande importance aux détails. L'affiche n'a pas de sens en soi, mais elle existe uniquement pour pousser les gens à réagir, à la contempler et à lui chercher une signification. Comme la campagne OBEY n'a pas de sens en elle même, les différentes réactions et interprétations de ceux qui la regardent reflètent leur personnalité et la nature de leur sensibilité. La plupart des gens qui sont habitués aux affiches trouvent l'image amusante, savent qu'elle n'a pas de signification, et sont capable de n'y prendre qu'un plaisir visuel, sans s'encombrer d'explications. Par contre, le SPECTATEUR PARANOIAQUE OU CONSERVATEUR peut être dérouté par la présence envahissante de l'affiche, et la condamner comme un culte obscure aux intentions subversives. Beaucoup d'affiches ont été arrachées par des personnes qu'elles dérangeaient, qui les considéraient comme une pollution visuelle et comme résultant d'un acte de pur vandalisme, ce qui est assez paradoxal si l'on considère le nombre d'images commerciales auxquelles chaque Américain est confronté tous les jours. La campagne a également mis en lumière un autre phénomène: la nature SECRETEMENT CONSUMERISTE d'un grand nombre de personnes dans la société actuelle. Pour ceux qui ont été envahis par les affiches, leur coté familier et culturel est rassurant, et posséder une affiche revient à avoir un souvenir, un pense bête. Les gens désirent souvent une affiche uniquement parce qu'ils l'ont vue partout, et qu'en avoir une donne un sentiment d'appartenance. Les stickers de Giant ont l'air d'intéresser surtout ceux qui sont (ou en tout cas veulent paraître) rebelles. Même si ils ne connaissent pas forcément le sens des stickers, ils apprécient leur caractère controversé et obscur, et veulent contribuer à l'expansion de leur présence drôle et absurde, qui donne l'impression d'être réactionnaire, contre l'ordre établi. Les stickers Giant sont soit adoptés, soit rejetés, selon l'état psychique du spectateur. Que la réaction soit positive ou négative, l'existence des stickers en vaut le coup, puisqu'elle pousse les spectateurs à faire attention aux détails et au sens de leur environnement. Au nom du jeu et de l'observation. Shepard Fairey, 1990
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Question : Comment en es-tu arrivé à afficher dans la rue des portraits d'André The Giant ? Tu es fan de catch ? Shepard Fairey : Non, je me suis jamais intéressé à
la lutte ! Tout vient d'une blague. En 1989, quand je vivais encore à
Providence, sur Rhode Island, pour payer mes cours d'école d'art,
je travaillais dans un skate shop. Je fabriquais des T-shirts pirates
de groupes de rock, des stickers en photocopie, je piratais tout ce que
je pouvais. C'était devenu l'endroit à la mode, tous ceux
qui skataient à Providence souhaitaient dans le fond intégrer
ce team, c'était la frime de s'en réclamer. Comme je gérais
le shop, les autres me considéraient un peu comme le leader du
team, avec Eric Pupeki, qui deviendra la première gloire locale
du skate. Un soir, Eric vient me donner un coup de main pour faire une
série de T-shirts, avec les Clash ou quelque chose du genre. Eric
voulait apprendre à découper un pochoir, alors je cherche
dans un magazine un document quelconque pour lui montrer comment faire...
et c'est là que je tombe sur une publicité pour le catch,
avec ce portrait d'André The Giant. "Voilà ce que tu
devrais prendre ! Il est tellement laid, c'est génial !" Q : Quand as-tu commencé à imprimer des affiches ? SF : Au début, je ne pensais pas que ça ne valait pas le coup de tirer des affiches représantant une tête de catcheur : qui aurait voulu de ça ? Pour la rue, je me contentais de le bomber avec des pochoirs... J'avais appris la sérigraphie à l'école d'art de Providence, mais je ne m'en servais que pour des designs de tee-shirts. Je ne l'ai utilisée pour la propagande d'André qu'à partir de 1993. Ca a rapidement tourné à l'obsession, je collais de plus en plus d'affiches. A partir de 1996 je n'ai plus fait qu'imprimer des séries de posters pour tapisser les murs. Q : Tu travailles seul ? SF : J'ai toujours effectué les designs moi-même. A Providence, des potes m'aidaient à imprimer en sérigraphie, je les payais en affiches. Quand je suis arrivé à San Diego, j'ai travaillé dans une imprimerie, après la fermeture, je pouvais tirer mes posters. Aujourd'hui, un gars travaille pour moi, mais j'exécute toujours personnellement le dernier passage de couleur, c'est le plus important, pour vérifier qu'il n'y ait aucun défaut. Q : Qu'en est-il du collage ? SF : Les stickers ont vite circulé dans le milieu du skate. Je ridais tout le temps et j'allais beaucoup pour les contests, ça m'a permis d'en placer partout sur la côte Est, de Boston à la Floride. J'en donnais aux copains pour qu'ils soient diffusés dans le plus d'endroits possible. Beaucoup de gens collent des stickers pour moi, mais je colle la plupart des affiches tout seul. Si tu vas à New-York, San Francisco, Los Angeles ou San Diego, c'est moi qui ai collé à peu près 98 % des affiches que tu verras. Les gens aiment bien coller des stickers pour moi, mais moins les affiches parce qu'il y a plus de risques de se faire prendre. Q : Tu t'es fait arrêté pour tes collages ? SF : Oh oui ! Les flics m'ont attrapé cinq fois, pour des affiches ou des pochoirs. J'ai eu des amendes et passé quelques jours en prison. A Rhode Island, j'ai même été arrêté pour un simple autocollant ! Mais c'est probablement parce qu'ils savaient qui j'étais et tous les autres trucs que je pouvais faire. Le moindre prétexte était bon pour me serré. Je me suis toujours défendu en prétendant que je n'étais qu'un fan et non pas l'homme derrière tout ça. Ils ne m'ont évidemment jamais cru ! Si on m'attrape, la défense habituelle consiste à prétendre qu'André The Giant est un groupe de rock, des potes pour lesquels je fais de la pub. Il ne faut jamais dire qu'il s'agit d'un projet artistique, sinon t'es confondu avec le graffiti, là les amendes sont élevées car les autorités pensent toujours que les tags ont un lien avec les gangs. Q : Tu as collés affiches sur des trains ? Q : Comment les gens perçoivent-ils ton travail ? SF : J'ai entendu plein d'interprétations différentes de mes affiches. Ce que je trouve drôle c'est de voir comme chaque commentaire peut refléter une personnalité. Pour les skaters, André évoque probablement une marque de planches ou de vêtments. Pour les punks, André est un groupe... Sans doute parce que la façon dont j'ai diffusé ces images dans la rue ressemble à la promotion d'un nouveau groupe ou d'une nouvelle marque ! Certaines personnes plus conservatrices imaginent qu'il s'agit d'un culte, d'autres d'un gang. Inutile de dire que ceux-là n'apprécient pas mon boulot ! Je crois que plus mes stickers dérangent les conservateurs, plus les gens de tendances rebelles les aiment et m'aident à les diffuser. Q : Tu voulais garder ton identité secrète ? SF : J'ai beaucoup tenu à mon anonymat ! C'est l'aspect mystérieux
de mon travail qui a fait que les gens en parlent autant. Beaucoup l'ont
détesté parce qu'ils ne comprennent pas le but de tout ça
et qu'ils se sentent délaissé. Ce n'était pas le
fait de quelqu'un qui cherche à être connu ou à vendre
quelque chose.? On comprend bien le but de chaque pub, quand on voit une
affiche pour Black Flag, on sait qu'ils vont bientôt jouer en ville.
En ce qui concerne André il n'y a rien à comprendre, il
faut faire un effort d'imagination. J'ai du en agacer plus d'un ! Q : Tu associes le portrait d'André au mot "OBEY". D'où vient ce slogan ? SF : Est-ce que tu as vu "They live", un film de John Carpenter ? Dans l'histoire, les personnages se heurtent à des messages cachés : "consomme; dors; regarde la télé..." La série Obey m'a été inspiré par ce film, que j'ai vu en 1995. J'aime beaucoup l'idée qu'il faille faire un effort pour décrypter les messages. Q : Pourquoi cet ordre ? SF : OBEY c'est pour confronter les gens à eux-même. J'ai l'impression que beaucoup ne se rendent pas compte qu'ils agissent en personnes disciplinées et obéissantes. Peut-être que mes affiches peuvent les amener à réfléchir sur leur condition. Beaucoup ne doivent pas le supporter ! [rires] L'impact d'OBEY tient aussi du traitement en noir et rouge sur papier blanc. Je pense que c'est ce qui marche le mieux en terme d'efficacité visuelle. Q : Ca fait penser à Marlboro, non ? SF : Ce sont des couleurs très prisées dans la propagande ! [rires] Mais les affiches russes m'ont plus influencé que Marlboro. Je crois que parce que j'utilise le rouge, les gens associent mes affiches au communisme. Je ne touche pas aux idéologies elles-mêmes, je travaille plus sur leur symbolique... Quand je mixe l'image d'un catcheur, mort depuis des années, avec des symboles communistes, le résultat ne peut être qu'absurde. Ca ne constitue aucune menace réelle ! Q : Tant qu'à utiliser des images de propagande, pourquoi tu ne puises que du côté communiste, à la différence de Frank Kozik qui n'hésite pas détourner des images fascistes ? SF : Il n'y a pas que l'imagerie communiste qui m'intéresse, je me suis aussi inspiré d'images du Black Panther Party, par exemple. Kozik détourne des portraits d'Adolf Hitler ou de Charles Manson juste pour provoquer les gens. Dans une culture américaine qui réagit négativement à ces images, Kozik me fait plutôt penser à une blague pop culture. Il aime choquer. Je ne dirais pas que je suis plus sérieux que lui mais je table moins sur la provoc'. Je m'intéresse plus à la façon dont les masses absorbent les images, de quelque propagande qu'il s'agisse... La plupart des symboles que j'utilise, qu'ils proviennent de la propagande russe, chinoise, oustachi, espagnole ou cubaine, véhiculent des émotions. Q : Cette émotion n'est-elle pas réduite quand tu mixes ces images avec la tête d'André ? SF : Oui, probablement... Mais je ne peux pas prolonger l'émotion de ces images, n'ayant pas été moi-même les combats, l'oppression ou la misère des pays d'où elles viennent. Je travaille à détourner des oeuvres, pas à en préserver l'authenticité On pense percevoir l'émotion originale qu'ont voulu les gens qui ont dessiné ces affiches, puis André The Giant apparaît et l'affiche devient idiote. Q : Tu as beaucoup utilisé des portraits historiques, comme Lénine ou Che Guevara. Quand tu as fait cette affiche avec Saddam Hussein, s'agissait-il d'une prise de position sur l'actualité ? SF : Sur cette affiche, tu peux voir un groupe de gens armés portant des portraits de Saddam Hussein, sur lesquels il apparaît très heureux et plutôt sympathique. J'aime bien la juxtaposition ironique de cette image : ces gens brandissant de façon hostile le portrait d'un homme souriant. Je ne prétends pas dans mon travail que Saddam Hussein soit une personne fréquentable. Mon propos, c'est la différence de présentation. L'Amérique ne pouvait voir Saddam Hussein autrement qu'en salaud, comme l'Irak a certainement diabolisé Georges Bush. Moi, j'ai proposé un point de vue différent. Q : Ces portraits liés à l'actualité évoquent forcément le Pop Art, acceptes-tu cette classification? SF : Oui, je pense que mon travail correspond au Pop Art. C'est évident, quand j'utilise des images comme le maquillage de Gene Simmons [le chanteur de Kiss]. Les symboles de propagande dont je me sers laissent penser qu'il s'agit de politique, pourtant je ne fais qu'un commentaire sur la culture populaire. Q : Les affiches de galerie sont-elles les mêmes que dans la rue ? SF : A la différence de celles que je colle dans la rue, je signe les affiches destinées aux galeries, parce que les gens préfèrent acheter une oeuvre signée. Je peins aussi sur toile, pour présenter mes images dans de plus grands formats. Q : Présenté dans une galerie, ton travail ne perd-il pas son ironie ? SF : Si j'étais très riche, je n'exposerais pas en galerie, pour préserver tout le mystère ! Mais il faut trouver l'argent pour imprimer les affiches que je colle dans les rues. Je crois que les gens comprennent que mon travail prend sa valeur dans son contexte, c'est à dire sur les murs de la ville.
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Galerie Magda Danysz |